Verdier

  • Au printemps 1940, un homme avec une valise s'apprêtait à partir pour l'Amérique depuis le port de Saint-Nazaire, tandis qu'à quelques kilomètres de  là l'écrivain italien en exil Carlo Levi écrivait sur la peur de la  liberté. Des nuages toujours plus noirs s'amoncelaient sur l'Europe entière. Le transatlantique Normandie, construit par des dockers antifascistes italiens et attendu à New York par leurs compatriotes fidèles à Mussolini, s'apprêtait à partir du port sur la Loire. Dans un livre qui rassemble souvenirs de famille, suggestions littéraires et enquêtes journalistiques,  l'auteur  entremêle les aventures d'Italiens qui ont côtoyé l'Histoire et  la Littérature. En partant du jour où Gabriel Garcia Marquez rencontra à La Havane le petit-fils d'Antonio Daconte et lui raconta le roman de la vie de son grand-père, le Calabrais qui émigra à Macondo.

  • On attendait. Un courrier ou un appel téléphonique, un jour, après que, depuis des mois ou des années, vous écriviez dans la solitude, faisait de vous un écrivain. Un éditeur vous adoubait. Si cette pratique postale n'a pas disparu, d'autres procédures apparaissent. En France, des universités créent des formations à la création littéraire, des maisons d'édition proposent aussi des cours ou ateliers afin de trouver de nouveaux auteurs.
    C'est aussi le cas aux Pays-Bas. L'idée nous est venue de demander à des écrivains éparpillés dans l'espace et le temps, de plusieurs pays et de plusieurs générations, de revenir sur ce moment, capital, de leur première rencontre avec leur premier éditeur, l'histoire de leur première publication. Ce recueil rassemble les contributions d'écrivains hollandais et marocains, représentants de ces deux littératures mises à l'honneur cette année par la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, d'autres aussi, de France ou d'Italie, du Chili.
    Tous viennent en ce mois de novembre à Saint-Nazaire et à Paris se rencontrer, rencontrer les lecteurs, présenter leurs livres, s'interroger sur les changements en cours dans l'édition, la librairie, la critique, et dans leur propre activité, si curieuse, d'écrire des livres et de les publier.

  • Le Parasite, abordant le thème de la psychiatrie en Hongrie, correspond à un extrait traduit du préambule et du premier chapitre (soit aux pages Il à 35) de l'édition originale Az él6skod6, Kalligram, Pozsony [Bratislava], 1997.

  • Le lendemain, c'était l'anniversaire de son petit-fils et, comme chaque année, mon oncle ne serait pas présent. Pour se faire pardonner son absence, il essayait de lui expliquer la situation. Il lui expliquait qu'avoir une entreprise c'était une responsabilité énorme, particulièrement une entreprise à laquelle on avait tant donné. "C'est comme avoir un enfant de plus," disait mon oncle à un gamin de neuf ans.
    "Un jour tu comprendras tout cela, parce qu'un jour, tu seras l'héritier de l'Empire Familial," C'était là le nom extravagant que Fernando donnait à son entreprise d'installation et d'entretien de piscines : Empire Familial.

  • Outre que j'ignore ton adresse, je n'ai pas le courage de t'envoyer cette lettre. Je pourrais vérifier où tu habites, mais je ne veux pas m'exposer à la curiosité de nos amis communs, j'ai en effet perdu tout contact avec eux depuis que tu es parti. Pourquoi prendrais-je la peine de te faire parvenir quelques lignes, puisque tu n'as jamais répondu aux lettres et télégrammes que je t'ai envoyés pour savoir comment tu allais? Jamais je ne te pardonnerai ces longues années sans aucune nouvelle de toi.

  • Enis Batur et Yigit Bener sont deux écrivaillons ténébreux ayant sévi durant les années cauchemardesques de la sublime littérature turque, qui s'écrivait encore à l'époque avec ce misérable et impur alphabet latin aujourd'hui fort heureusement damné ; ils ont publié quelques ouvrages aussi sordides que futiles, avant de disparaître totalement des étals des libraires. Il nous a semblé que la divulgation de ce pamphlet qu'ils ont écrit en toute complicité était un acte de salubrité et d'exorcisme universels, dans la mesure où ils y avouent si impudemment la vraie nature des agissements délirants et démoniaques qui souillaient à l'époque l'univers des drogmans.

  • Maître Helga Bauer scrutait les yeux azurés et bienveillants de Jojo d'où perlaient de grosses larmes lourdes qui éclataient sur le plancher en éclaboussant ses souliers rouges vernis.
    Jojo tremblait de tout son corps sans cesser de sangloter. Maître Helga Bauer sortit un paquet de mouchoirs en papier de son sac. Après avoir décollé la bandelette bleue, elle lui en tendit quelques-uns. "Arrêtez, s'il vous plaît!", dit-elle mais elle se mordit aussitôt la langue. Une fois de plus, elle s'était adressée à lui en le vouvoyant. "Ne pleure pas, Jojo, je t'en prie, arrête!" se reprit-elle.
    Mais Jojo fondit en larmes de plus belle en se mouchant bruyamment et en s'essuyant le nez avec les Kleenex. Elle se dit que si clic ne se mettait pas dans la tête, une bonne fois pour toutes, que ce septuagénaire refusait d'être vouvoyé, ses visites n'aboutiraient à rien. Or elle ne pouvait se permettre d'échouer car elle était sur le point de boucler son doctorat. "Ma petite maman, tu me manques tellement, je te pardonne pour le grenier", dit Joseph.
    "Jojo, de quel grenier parles-tu ? Pourquoi pardonnes-tu à ta petite maman ?" demanda Maître Helga Bauer. Mais Joseph ne lui répondit pas. Il appuya sur le bouton qui dépassait du bureau, se leva et sortit.

  • Je prends congé des adieux.
    Un voyage en direction de Passau au-delà de la frontière. J'apprends à voler dans la chute; mon ombre accrochée au talon, aux épaules, je me laisse porter de l'autre côté de la frontière, vers le nord, en bord de côte; voir l'horizon, cousin de nom de mon père : la pluie, les gouttes qui plongent tête la première d'une mer dans l'autre.

  • Il arriva en chemin de fer un dimanche de novembre de l'année dernière, par le train de 23h47 en provenance de Paris. Personne ne l'attendait ni sur le quai, ni dans le hall, ni dans la ville où il était enfin.

  • Il me semble que ce n'est pas une imposture qui nous lie, mais un bar. Il s'appelait El Aviador. C'était un bar de Barcelone. Un établissement décoré d'hélices et de blasons, de casquettes de la RAF, de débris d'aéroport et de catastrophes aériennes. C'est Sergi Pàmies qui nous y avait amenés, et j'al toujours pensé qu'il était parfaitement conscient de nous introduire dans un décor qui semblait tiré d'un de tes romans.

  • Entre mon vrai visage et son reflet dans la vitre, le temps et le néant, parmi tout ce qui ne peut-être dit avec des mots. Je suis là, à cette heure sombre où j'aurais souhaité être ailleurs, dans un autre temps. Je suis dans la nuit, toujours la même, infinie, la nuit ambrée.

  • Il pleuviote.
    Quelqu'un me heurte avec un "oh! Pardon Monsieur" puis il disparaît en direction de l'escalier. Je n'ai pas la moindre idée de comment j'ai réussi à venir ici depuis Paris. La gare est presque vide et peu de temps après le départ du train est reparti pour La Batik et Le Croisic je suis seul sur le long quai en béton. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment j'ai réussi à venir jusqu'ici. Je ne me rappelle même plus comment j'ai fait pour descendre du train, ni comment je me suis rendu compte que j'étais arrivé.
    Il y a des absences. Je n'ai pas le moindre souvenir non plus de comment je suis arrivé à Paris. Je me rappelle par contre très bien d'autres choses. Mais je préfère ne pas et, en règle générale, j'arrive à contenir ces images. L'une d'elles est en route à présent alors je soulève le sac oblong en nylon brun et me hâte vers la sortie pendant que je focalise sur quelque chose de concret, quelque chose de différent.
    Si seulement le sac avait été plus lourd. Si seulement j'avais apporté plus d'affaires. Ce n'est pas une valise, plutôt un sac de sport. Il n'y a pour ainsi dire rien dedans. Ridicule.

  • Le Père.
    - C'est trop pour moi de te croiser, je pense forcément à elle. Dans ta voix je capte encore son accent, qui mêle ses rythmes aux tiens, y court et vient en contrepoint; elle est prise dans les voyelles de tes paroles. Vous deux jouant ensemble chaque fois que tu ouvrais la bouche ; du coup j'ai abandonné et fait demi-tour pour rentrer.

  • Vos lettres, père, me parvenaient deux fois par an. J'étais loin, à l'université, mais vous, vous, étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, j'ouvrais l'enveloppe avec une émotion retenue. Et, toujours, immanquablement, j'y trouvais une page pliée en trois.

  • Entre mon vrai visage et son reflet dans la vitre, le temps et le néant, parmi tout ce qui ne peut-être dit avec des mots.
    Je suis là, à cette heure sombre où j'aurais souhaité être ailleurs, dans un autre temps. Je suis dans la nuit, toujours la même, infinie, la nuit ambrée.

  • Parce que

    Wang Yin

    Extrait de la préface de Chantal Chen-Andro :

    Si son pays natal hante le poète en tous lieux, par un mouvement inverse, ce qu'il éprouve à Saint-Nazaire, il peut aussi le ressentir ailleurs, même à Shanghai :
    Nul besoin d'aller au bout du monde pour que les larmes troublent la mer Et par le même effet de ressac provoqué par les souvenirs :
    Je sais seulement que dans l'Orient lointain je rêve à mon amour, un jour peut-être baissant la tête, je penserai soudain à ces trois pins sur une côte désolée de Bretagne.
    Pourtant, quand il était de ce côté de l'Atlantique, il savait cela :
    La mer et l'estran sont territoires voisins sur la ligne qui les sépare, tu ne pourras trouver ton nom.

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