Verdier

  • Les ouvertures

    Antonio Moresco

    Trois moments de la vie du narrateur, trois ouvertures dans l'obscurité d'une existence, scandent ce récit troublant et vertigineux : les années de séminaire, celles de l'activisme politique et celles des débuts de sa vocation littéraire. Cette épopée individuelle retrace une lente et douloureuse tentative de renaissance qui puise sa vitalité dans le dérèglement des perspectives et l'obsession du franchissement des limites - autant de jeux de l'éternité susceptibles de transfigurer le monde.
    Les trois expériences peuvent être vues comme trois tableaux de notre histoire récente : les années cinquante-soixante, pesantes et silencieuses, qui précèdent les explosions ; les luttes et les tumultes des années soixante-dix venues clore une époque inaugurée avec les grandes révolutions politiques des dix-huit et dix-neuvième siècles ; enfin, les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, fascinantes et spectrales, qui amorcent le déploiement furieux de la modernité.
    Porté par une prose imagée inventive et foisonnante, presque hypnotique, ce roman apparaît d'une originalité exceptionnelle dans le paysage littéraire contemporain.

  • Bas la place y'a personne n'est pas un récit d'enfance comme les autres. Il s'ouvre sur cette phrase?: « Je suis née sous une petite table. » Dès lors le lecteur, saisi par la puissance et la singularité de cette prose légère et envoûtante, s'attache à cette petite fille abandonnée qui a trouvé là un refuge et une façon qui n'appartient qu'à elle d'appréhender le monde. Le lieu où l'on eut les premières alertes de la vie devient nous-mêmes, écrit Dolores Prato.

    Pour éviter les pièges de la mémoire, l'auteure décrit avec une précision scrupuleuse et une opiniâtreté généreuse la ville - il s'agit de Treja, dans les Marches -, les objets ou les personnages qui ont habité son enfance.

    Non seulement elle nous offre par-là de véritables tableaux d'un monde disparu (l'Italie rurale à la charnière du XIXe et du XXe siècle) qui n'ont rien à envier aux écrits des anthropologues, mais elle donne ainsi à la narration toute son incandescence et sa vérité sensible. Le temps perdu de Dolores Prato est tout à la fois intime et public, et s'il est retrouvé, c'est parce que le parti pris des choses est aussi celui des mots.

    Dolores Prato a achevé son récit dans les années soixante-dix mais elle n'en a jamais connu l'édition intégrale. Tel fut le sort de ce texte que l'on peut aujourd'hui considérer comme un des classiques du XXe siècle et, à tout le moins, comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature italienne de l'après-guerre.

  • Un homme veut fuir la sombre et douloureuse gangue qui lui tient lieu de monde et d'existence.
    Dans un geste impérieux, il décide de renoncer à toute chose. Après une longue déambulation en voiture, il finit par trouver refuge dans un grand hôtel au bord de la mer où il vit caché. La touffeur de l'été enflamme l'air. De petits feux explosent, çà et là, au long de la côte.
    Une nuit, un énorme incendie menace l'hôtel.
    L'homme parvient à se sauver en courant sur une colline proche d'où il observe le terrible spectacle. Sur cette colline désertique, il n'y a personne. Pourtant, soudain, une femme aux dents d'or aussi merveilleuse que mystérieuse apparaît dans son dos, lui murmure que c'est elle qui a incendié le monde pour lui et lui demande s'il veut brûler avec elle. Et la femme disparaît aussitôt. Obsédé par cette rencontre, l'homme retrouve un sens à sa vie et part à la recherche de cette femme.
    Les Incendiés, comme le dit son auteur est « un livre mystique, sexuel, alchimique. Un livre sur la liberté, sur l'impossible et sur le salut ».

  • Si les histoires d'amour finissent mal en général, il est moins fréquent qu'elles commencent avec une telle intensité, un tel rayonnement.
    Vituca, une documentariste italienne qui vit à Paris tombe amoureuse de Ramos, un choré- graphe brésilien au talent éclatant. Si tout les sépare, la géographie, la culture, la personna- lité, ce qui les sépare les attire et ils se marient.
    Mais comment s'aimer au loin ? Le roman analyse d'abord les efforts pour faire durer une relation contrainte de dépasser toutes sortes de frontières, qui ne sont pas uniquement géogra- phiques. Faire vivre un amour à distance, dans ce récit post-exotique, c'est jouer avec ses propres limites. Se rapprocher alors ? Chacun voudrait que l'autre « songe à la douceur / D'aller là-bas vivre ensemble ! ».
    Mais là-bas n'est jamais si doux. Et le Brésil de Ramos est âpre, rude, aussi inquiétant qu'atti- rant. La tragédie avance, implacable, derrière les efforts des amants. Elle aboutit au drame effroy- able et au deuil. Derrière sa magnifique puissance vitale, Ramos cachait des secrets, une intime tragédie, un destin plus encore qu'un caractère.
    C'est ce destin entrelacé au sien comme une plante grimpante que la narratrice parcourt en recomposant le temps perdu. Reconstruire, lire les signes qu'on avait négligés, ou voulu négliger, c'est l'opération méticuleuse à laquelle nous sommes ici conviés. N'est-il pas vrai, au reste, que c'est à la fin du drame que l'on comprend les signes qui l'annonçaient ?
    Ce qui frappe plus que tout, c'est la tenue d'une langue à la fois lyrique, quand elle évoque l'ac- cablement sensoriel du Brésil, et analytique. En effet, l'auteure ne se départit jamais d'une intel- ligence scrupuleuse qui fait d'elle une moraliste classique capable de scruter les replis du coeur et les mensonges à soi dont se nourrit l'amour.
    L'amour est plus fort que la mort, mais la mort est plus forte que lui. Restent alors l'intelligence du désastre et la beauté de l'écriture.

  • En 1930, Stuparich reprend son journal de guerre et décide, tout en en respectant scrupu- leusement le style, d'en faire un livre qui « ne peut ni ne veut être un document historique, mais simplement un témoignage psychologique et personnel de ses premiers mois de guerre ».
    Deux mois de tranchées, racontés « jour par jour, et même heure par heure, par un simple soldat ». Telle est, selon les mots de l'auteur, la substance de ces carnets. « Depuis son humble place » Giani Stuparich, volontaire triestin, intellectuel qui s'est enrôlé comme simple soldat dans les troupes italiennes - lesquelles, fauchées par l'artillerie autrichienne, essaient vainement d'arracher à l'ennemi les hauteurs du Carso - dépeint la guerre dans un journal qui « saisit la chose représentée avec une ineffaçable puis- sance », comme le dit Gadda dans sa recension de la première édition du livre en 1931.
    « Ferme, retenu, humain », le récit de Stupa- rich restitue l'expérience d'un jeune homme qui affronte l'enfer de la guerre aux côtés de son frère cadet Carlo, avec l'esprit de service et de solidarité que seul un grand idéal peut éveiller.
    Mais cet idéal, l'Italie, reste hors de la tranchée, où ne comptent que la conscience d'appartenir à une génération décisive, le sens du devoir hérité de la famille, et l'attachement à la vie décuplé par la présence continuelle de la mort.
    Un très beau livre qui mérite de figurer parmi les oeuvres majeures des écrivains de la Grande Guerre.

  • Ce volume rassemble une cinquantaine de récits inédits publiés par elsa moraine entre 1939 et 1941 alors qu'elle n'avait pas trente ans.
    Ecartés des volumes dans lesquels la romancière avait réuni certains de ses récits (le jeu secret et le châle andalou), dispersés dans des journaux aujourd'hui introuvables ou sommeillant parmi les papiers qu'elle laissa à sa mort, ces pépites attendaient leur heure. il fallait les tirer de l'oubli et restituer leur éclat sauvage. des personnages singuliers que la vie rend fous d'amour ou de tristesse, des histoires qui se brisent comme des verres après la fête, des rires d'enfant, des chiens peureux, des âmes, des fidélités à toute épreuve: les courts récits d'elsa morante tiennent de la fable et de l'anecdote, du réalisme et du rêve, ils chatoient dans la lumière d'un jour qui contiendrait les couleurs et les douleurs du couchant.
    Une sensibilité merveilleuse les traverse tout entiers. chacun d'entre eux ouvre un monde et referme un destin. alfonso bernardinelli, un des critiques italiens les plus influents de la littérature italienne contemporaine a pu écrire: " elsa morante savait que les facultés humaines d'où naît la culture la plus authentique sont vulnérables et poursuivis par de nombreux monstres, elle savait aussi que défendre ces facultés nécessite toujours, même dans les circonstances les plus communes, une certaine dose d'héroïsme.
    " cet héroïsme éclate partout dans les récits oubliés - avec quelle grâce, on le verra.

  • La jumelle H

    Giorgio Falco

    Par les voix alternées des soeurs jumelles Hilde et Helga le roman évoque la vie d'une famille allemande depuis le Troisième Reich jusqu'aux années 2000. Hans Hinner, le père des jumelles, est un nazi bon teint : après une vie bonhomme et productive sous le Reich (journaliste il collabore activement à l'idéologie hitlérienne), il quitte l'Allemagne de l'après-guerre pour reprendre sur les côtes italiennes de Romagne une petite pension de famille qu'il rendra florissante. Ce n'est pas un monstre, sinon banal, qui s'installe à Milano Marittima, mais un homme gris, comme les uniformes de la terreur, comme la plage qui s'étend jusqu'à la mer, comme la mer qui s'étend jusqu'à l'horizon, comme les vies que rien ne distingue.
    Comment, alors, vivre une histoire en son nom propre ? Hilde et Helga tentent chacune à sa manière de se dégager, d'écrire sa propre histoire, mais un H les rattrape dont l'ombre portée les précède et les suit ; le H de l'histoire.
    La Jumelle H est le premier roman de Giorgio Falco traduit en français.

  • Les proses de Papillon de Dinard frappent par la variété de leur inspiration : on y trouve successivement des évocations de l'enfance et de l'adolescence au soleil ligure, des chroniques florentines, des portraits de femmes ainsi que les pages d'un carnet de voyage comme arrachées à un bottin mondain.
    Et pourtant, au fil de cette cinquantaine de récits, on entend monter la voix du poète, de plus en plus intime, de plus en plus étrange, de plus en plus énigmatique. On ne met pas longtemps à se convaincre que l'un des plus grands poètes du siècle (prix Nobel en 1975) fut un prosateur hors pair et parfaitement singulier. L'écriture épouse la circonstance comme le poème les " occasions " : parfois elle concentre tout dans une pure potentialité qui intrigue, parfois elle a la netteté du symbole.
    On ferait volontiers de ces petits poèmes en prose un " spleen d'Italie " s'ils n'étaient aussi traversés par l'humour, par la drôlerie et le gag - on découvrira notamment comment un couple lutte contre une chauve-souris ou comment une comparaison malheureuse rend difficile une soirée en gondole. Enfin il y a ici tant d'animaux, du gros rat à la soubuse, de la limace à l'okapi, qu'il n'est pas faux de lire cette étrange phénoménologie de la mémoire comme un zodiaque que dominerait un étrange effet papillon.

  • Avec ses accents fiévreux et hallucinés, dans la lignée des écrivains toscans, du quatorzième siècle, notamment Boccace, et des baroques napolitains comme Giambattista Basile, Spaccanapodi affirme une puissance expressive insolente, faite de satire et de trivialité, de passion et de cynisme.
    Du mitron campagnard devenu gangster en Amérique aux miséreux qui se pressent dans une cave sous les bombardements, du jeune homme saisi de variole qui découvre un étrange hôpital au mauvais fils rendant à son père la monnaie d'une éducation de " bâton et petits pains ", Domenico Rea, dans sa fureur de conter, campe les personnages d'un Sud à la fois précis (Salerne et Tarente plus que Naples) et improbable.

  • Paru à l'automne 1999 en Italie, À l'image de l'homme est le dernier en date de la série des grands livres " symphoniques " de Mario Luzi inaugurée en 1985 avec Pour le baptême de nos fragments. Le précédent livre-poème de l'auteur, Voyage terrestre et céleste de Simone Martini, prenait la forme d'une fiction proche du " roman en vers ". A limage de l'homme est très loin de présenter la même dimension narrative, mais repose néanmoins sur une fiction: les poèmes en sont attribués à un double imaginaire du poète, Lorenzo Malagugini. Les onze sections du livre sont les fragments posthumes, recueillis par ses amis, de son journal intime dont le fil conducteur, écrit Mario Luzi en tête du livre, serait l'idée d'un " noviciat incessant ". Si la confession directe est ici résolument voilée, la particularité de ce " journal sans dates " est d'enregistrer aussi bien la dictée de l'expérience, la succession des circonstances quotidiennes (un voyage en Hollande, un pèlerinage à Assise, une promenade au bord de l'Arno, un soir à Lugano...) que les méditations religieuses les plus intemporelles, tournées vers l'énigme de la vie future. Le noviciat étant la période préparatoire à l'entrée dans un ordre religieux, on comprend que le " noviciat incessant " dont il s'agit dans ces pages est une manière de concevoir la vie entière comme préparation à un accomplissement qui se situe au-delà d'elle, et hors du temps.

  • Tommaso Mulè, ex-journaliste devenu gardien d'un immeuble inachevé dont il occupe le sous-sol comme le personnage de Dostoïevski, assiste au meurtre de son ami Tirésias, aveugle et photographe, un des paradoxes qui constituent le coeur du livre.
    Plus encore que l'intrigue - une affaire triviale de moeurs et de corruption - compte dans ce roman le microcosme de l'immeuble, répertoire à la Pérec revu par une misanthropie non dénuée de tendresse. Si Tommaso et le photographe aveugle, paru quelques jours avant la mort de son auteur, ne se déroule pas en Sicile mais aux portes de Rome, Bufalino demeure profondément sicilien : dans un cadre faussement réaliste, il mêle en virtuose énigmes et pastiches pour créer un jeu baroque éblouissant.
    Le raffinement voluptueux de son écriture contraste en permanence avec le caractère sordide des situations. Souvent proche du rictus mais refusant le cynisme, il livre à son lecteur une détresse vraie et la crainte que la littérature ne soit que drogue face à la folle du monde.

  • Cristina Comencini place son dernier roman, Matriochka, sous le signe de l'emboîtement et du multiple : le titre évoque ces poupées russes gigognes, à l'image desquelles chaque femme en contient plusieurs autres.
    Ainsi en est-il d'Antonia, figure centrale du roman, célèbre femme sculpteur obèse, monumentale, âgée, qui porte en elle, intactes, toutes les femmes qu'elle a été et qui se font jour au fur et à mesure des entretiens menés avec son interlocutrice, Chiara, jeune romancière frustrée venue à la biographie par dépit. Entre les deux femmes aux vies à la fois contraires et proches s'instaure peu à peu une relation intense, qui envahit la sphère privée de la biographe, et va déterminer chez elle un renversement radical : au lieu d'une biographie, c'est une oeuvre de fiction qu'elle écrira finalement.
    Le roman se constitue donc autour de l'auto/bio/graphie, des enjeux de l'écriture, et plus particulièrement de la création féminine - pleine et puissante chez Antonia, longtemps entravée chez Chiara. De son écriture précise et sensuelle, traversée par l'humour autant que par la mélancolie, Cristina Comencini fait vivre et analyse sans complaisance tous les êtres - pères, frères, amants ou époux, et figures maternelles surtout - qui gravitent autour des deux femmes en un mouvement vertigineux de rapprochement et d'éloignement, dans l'espace comme dans le temps.
    Sont ainsi évoqués tous les âges de la vie, de l'enfance fragile et mystérieuse à la vieillesse immobilisée, et aussi les avatars du corps, réel ou sculpté, aimé ou refusé, déformé, morcelé, recomposé - dans le rêve, le fantasme ou le bronze. L'auteur, attentive comme dans ses précédents romans à la complexité des destins, entend nous rappeler ici que tous les corps, que toutes les vies sont gigognes.

  • Dans Les Ailes de plomb, Adriano Sofri revient sur la nuit du 15 décembre 1969 où Pinelli, anarchiste milanais, tomba de la fenêtre du commissariat dans lequel il était interrogé pour le massacre de la piazza Fontana.
    L'attentat qui avait eu lieu l'après-midi même avait tué seize personnes et fait quatre-vingt-huit blessés. On considère que la mort de Pinelli est à l'origine de l'assassinat du commissaire Calabresi dont Adriano Sofri a été accusé (en tant que commanditaire). Le livre de Sofri est une reconstitution très minutieuse de cette journée et de ses contextes. Ce reportage dramatique qui mobilise toutes sortes de preuves est un livre d'écrivain.
    Sofri y interroge la langue de l'époque : la langue de l'émancipation, celle de l'insurrection. Il ne cesse de se demander : que valait-elle ? Que peut-elle valoir aujourd'hui ? Le témoignage de Sofri est de nature à intéresser le lecteur français soucieux de comprendre ce qui a pu se passer alors en Italie et qui a donné lieu à l'une des périodes les plus sanglantes de l'après-guerre. Car son récit ne vaut pas pour les seuls protagonistes de cette ténébreuse affaire - il jette son clair-obscur sur un événement majeur de l'histoire récente italienne, sur sa postérité, sur sa valeur de paradigme historique et, par-delà, sur les relations qu'entretient encore l'Italie avec cette période où les rêves d'émancipation qui traversaient l'Europe ont pris dans ce pays une tournure dramatique.
    En empêchant que la fenêtre de l'histoire ne se referme trop vite sur la mort de Pinelli, c'est bien sur notre présent qu'Adriano Sofri entrebâille les battants de son écriture.


  • le silence est l'ultime texte de francesco biamonti.
    il comporte vingt-neuf feuillets dactylographiés qui constituent l'embryon du roman auquel travaillait l'écrivain juste avant sa mort. c'est l'histoire d'une rencontre et d'un amour - noyau d'un récit plus ample qui, d'après biamonti lui-même, devait " raconter les désastres des idéologies moribondes ". sur fond de paysage franco-ligure, plein de " choses détruites, et d'autres en voie d'extinction ", se dessine un rapprochement (im) possible entre deux êtres : edoardo, qui a passé sa vie en mer en rêvant de la terre ferme, et lisa, une femme très belle et ambiguë, qui a perdu son mari terroriste à l'âge de vingt ans et s'occupe d'une amie malade, hélène.
    les deux destins d'edoardo et de lisa se croisent et s'entremêlent (vers quelle fin ? nous ne saurons jamais), jusqu'à cette soirée " transgressive ", qui nous laisse sur le mystère du sexe et de l'amour.

  • Dans les années quarante, on appelait shorts des courts métrages destinés à présenter des morceaux de jazz. Il s'agissait, en quelque sorte, des ancêtres de nos vidéo-clips. Dans ce livre, constitué par une quarantaine de très brefs récits, Trevisan retrouve les thèmes qui lui sont chers et dont le compte rendu des Quinze mille pas avait pu donner un aperçu au lecteur français : le déracinement, l'horreur de la province italienne, le travail, la déréliction du monde moderne. La forme musicale des shorts permet à la fois la géométrie précise et sobre et l'improvisation bouleversante. Le monde proposé ici est détruit par le progrès et l'urbanisation sauvage. Des créatures à la dérive l'habitent - clochards, paumés, sans-papiers. Comme chez Beckett (présent dans un magnifique récit intitulé sobrement " Acteur "), l'humour jaillit du désespoir le plus profond sans garantir d'autre salut que le langage. La poésie des shorts doit beaucoup à l'étrangeté des situations et des figures. Chaque récit est un concentré d'énergie, un cri ravalé, un amorti déchirant - un pas suspendu. La traduction française offre deux récits inédits en italien: " Homme jeune en bonne santé " et " Tired of life ".

  • Soeurs

    Cristina Comencini

    Le troisième roman de Cristina Comencini ressemble à ces duos pour violon et alto de Mozart où deux voix très proches, subtilement décalées, forment une tresse, échangeant leurs thèmes. Isabella et Maria, deux soeurs appartenant à la bourgeoisie romaine, deux enfants des années cinquante, incarnent apparemment des choix opposés devant l'énigme de l'existence : Isabella, que sa soeur évoque après qu'elle a disparu en mer, semblait tout entière risque et folie, et Maria la gardienne des rêves de sa cadette. L'une et l'autre ont connu l'engagement politique et son deuil. Maria, tentée par une vie plus conventionnelle, a fini par rejoindre son milieu d'origine tandis qu'Isabella, tenaillée par une quête incessante, parcourait le monde au gré des rencontres. Elles ont aimé le même homme, un Turc nommé Mehmet, apparu au coeur des aventures de l'une, du quotidien de l'autre, et qui personnifiait l'espoir d'indépendance d'une génération dont les idéaux déçus n'avaient pas encore sombré dans le cynisme.Une telle répartition des rôles est toutefois trop simple : au fil des années, la liberté d'Isabella s'est transformée en une sorte de piège, et la prudence de Maria en un choix profondément assumé. Dès lors, leurs visages tendent à se confondre, chacune est plus que jamais la mesure et le reflet de l'autre, aussi nécessaire que déformé.

    Deux destins, deux gouttes sur une vitre, que le moindre souffle peut fondre en une seule ou séparer à jamais.

  • Comment rendre compte de sa propre vie ? Sur quelle page en inscrire la trace ? En sous-titrant son livre " Souvenirs d'une vie imaginaire ", Gesualdo Bufalino affirme d'emblée, comme Calderon, que la vie est un songe.
    Mais que déchirent parfois les éclairs d'une réalité poignante. Dans une Sicile écrasée par la richesse de sa propre culture, le narrateur, composant son autobiographie, réelle ou prétendue - mais au fond ni plus ni moins que tout récit de soi -, laisse percer des accents de vérité que son ironie ne parvient pas à étouffer. Ses considérations sur la naissance en tant que mise à mort, sur les ambiguïtés de la maladie, souffrance et refuge, sur les infinies volutes de l'amour, sur le joyeux et terrible enfermement dans l'écriture, pourraient n'être que lieux communs ou prétexte à misanthropie.
    Mais toujours, dans cette bibliothèque infinie qu'il fut à l'égal de son personnage, Bufalino laisse entendre la nostalgie d'une communauté véritable entre les hommes, et une tendresse, une fragilité, qui refusent de transformer en cruauté le désespoir. Là prend source pour le lecteur, dans un scepticisme qui est une forme très haute de pudeur, dans une apparente solitude des confins, une présence au bout du compte fraternelle comme il en est peu.

  • Réminiscences qui fulgurent et se dérobent aussitôt, scènes surgies de la mémoire ou du délire à moins qu'elles ne soient de purs symboles, épisodes tragiques ou fantasques d'une amitié portée à l'exaltation. Par son silence, le silence du corps inanimé, la mort de ce prêtre - un être extravagant et profond - rejoint un monde devenu muet, désert, et le poème se détache de celui qui écrit, devenant à son tour élément d'un réel inaccessible qui semble nier toute part humaine. Quelle force naît pourtant, quel espoir paradoxal ? Dans la certitude de l'anéantissement, et plus encore du mystère inviolé, se devine une paix scandaleuse. On peut, comme dans les grands poèmes de Leopardi, lire avec une étrange ferveur les vers de l'absolu désastre : " Et la fin arrive/pour interdire la divinité : la fin implacable/anéantit, nulle valeur ne reste, il n'y a pas/d'âme. "

empty