Verdier

  • Des premières lignes qu'il ait écrites aux toutes dernières, Bergson milite avec une constance remarquable, quoique rarement commentée, pour l'invention d'un nouveau mode d'expression en philosophie. Un mode qui, sans renier le langage ordinaire, s'emploie à le faire fonctionner autrement.
    Le philosophe, écrit-il, doit oeuvrer « dans le même sens que l'art ».
    Prendre au sérieux cette résolution, ce n'est pas seulement rendre à Bergson une élémentaire justice - le lire en somme comme un écrivain -, c'est aussi décider de voir dans la philosophie un genre littéraire parmi d'autres, et qui comme les autres fait aux images, aux figures, à la fiction, aux créatures imaginaires même - les fantômes par exemple - une place qu'on aurait tort de dire anecdotique.
    C'est enfin inviter à une manière inédite d'enseigner la philosophie - et pas seulement celle de Bergson.

  • Il est temps de relire la Révolution à la lumière du XXIe siècle. Il a duré une décennie ; la Révolution française aussi. Pour cette raison, elle doit être privilégiée. Déclaration des droits et Terreur, pour opposées que soient ces deux mémoires, chacune permet d'interpréter l'autre.

    Au fil du déchiffrage, apparaîtront la révolution soviétique et la révolution chinoise. Il faudra bien réveiller les somnambules : si elles sont des révolutions, alors la Révolution française n'en est pas une. Si la Révolution française est une révolution, alors elles n'en sont pas.

    Or, les droits de l'homme existent ; ce sont les droits du corps parlant. La révolution française les a rencontrés. De ce fait, elle a approché le réel de la politique. Au réel, les autres ont substitué la triste réalité de la prise de pouvoir. C'est pourquoi il n'y a qu'une seule révolution. Ce que nous voyons du XXIe siècle permet de relire la Révolution ; la révolution, relue, permet de comprendre ce que nous voyons.

  • Le couple problème/solution a déterminé l'histoire du nom juif en Europe. Le nazisme n'a fait qu'en disposer la forme ultime. L'Europe ne peut pas feindre l'ignorance. D'autant moins que son unification, tant admirée, est la conséquence directe de l'opération hitlérienne.Car il faut conclure. Dans l'espace que dominait Hitler, c'est-à-dire sur la quasi-totalité de l'Europe continentale, l'extermination des juifs a été accomplie. Ce que les experts politiques, depuis 1815, tenaient pour un problème difficile à résoudre avait, du même coup, disparu - en fumée. Les choses sérieuses pouvaient commencer.Aujourd'hui, le chemin est parcouru. L'Europe est présente au monde, au point de s'y arroger des missions. Une entre autres : faire régner la paix entre les hommes de bonne volonté. De ces derniers, cependant, les juifs ne font pas partie. C'est qu'ils portent en eux la marque ineffaçable de la guerre. L'Europe, héroïne de la paix en tous lieux, ne peut que se défier d'eux, où qu'ils soient. Elle ne peut qu'être profondément anti-juive.Les porteurs du nom juif devraient s'interroger. Depuis l'ère des Lumières, ils s'étaient pensés en fonction de l'Europe.La persistance du nom juif au travers de l'histoire, la continuité des haines qu'il soulevait, tout cela devait trouver une explication dont les termes soient acceptables par l'Europe. Si celle-ci a basculé dans un antijudaïsme de structure, alors tout doit être repris depuis le début. Comment le nom juif a-t-il persisté ? Par un support à la fois matériel et littéral dont l'Europe ne veut rien savoir : la continuité de l'étude. Comment l'étude a-t-elle continué ? Par une voie dont l'Europe moderne ne veut rien savoir : la décision des parents que leur enfant aille vers l'étude. Pourquoi la haine ? Parce qu'en dernière instance, le nom juif, dans ses continuités, rassemble les quatre termes que l'humanité de l'avenir souhaite vider de tout sens : homme/femme/parents/enfant.

  • Pour qu'il y ait politique, il faut que les êtres parlants parlent politique.
    À partir de là, on peut soulever diverses questions : depuis quand, comment, pourquoi parle-t-on politique ? Premier élément de réponse : la politique commence avec la découverte qu'un être parlant peut en asservir d'autres sans avoir besoin de les mettre à mort. Le langage peut suffire. Deuxième élément de réponse : la politique permet à des êtres parlants de vivre dans le même espace, sans avoir à s'entretuer.
    Mais vivre, mourir, tuer, cela concerne le corps. Parler politique, c'est donc aussi une technique du corps. Cette technique n'existe pas partout et, là où elle existe, elle n'use pas partout des mêmes procédés. En Europe, de nos jours, parler politique, c'est discuter politique. La discussion politique est une coutume locale, dont il convient de restituer le système. Elle repose d'abord sur une croyance : il faut que celui qui ne décide pas fasse semblant de se mettre dans la position de quelqu'un qui décide.
    De là un rapport essentiel au théâtre et à la mimétique. Toutefois, il serait insupportable à ceux qui discutent d'admettre qu'ils sont uniquement des mimes. Par chance, certains événements historiques semblent attester que ceux qui ne décident pas peuvent matériellement prendre la place de ceux qui décident. On parle alors de révolution. Prise entre mimétique et révolution, la discussion politique entre au labyrinthe.
    Un mot historique peut servir de fil d'Ariane. On l'attribue à Napoléon, s'entretenant avec Goethe: " Que nous importe aujourd'hui le destin ? Le destin, c'est la politique. " Analyser ce mot, vocable par vocable, cela permet de construire une grille de déchiffrement. On peut alors sortir des mirages et commencer d'affronter, en être parlant, le réel de la politique.

  • Théorie des maisons vise à mettre au jour - chez les penseurs modernes et contemporains parmi lesquels Benjamin, Deleuze, Derrida, Heidegger et Lévinas - une architecture qui, très souvent, ne se manifeste pas explicitement.
    L'auteur se propose de nommer cette architecture cachée : "une maison", la maison des philosophes. Cette maison, qui n'est pas toujours thématisée et dessinée dans ses contours, il s'agit de chercher à la localiser et à la rendre perceptible, comme dans ces jeux de devinette où une figure surgit d'un coup et saute aux yeux. Cet essai engage ainsi à un déplacement du regard. La "maison" ne se réduit plus aux visions du monde que le lecteur serait invité à habiter.
    Une maison n'est pas une image (pas plus qu'un visage n'est une image). C'est, au contraire, à partir de la maison que le monde se dispose pour être éventuellement contemplé en une vision. Théorie des maisons n'est pas une réflexion sur la maison qui est en vue mais elle cherche à montrer que la maison est un instrument de la vision.

  • Eternité et historicité apporte, au débat entre l'existentialisme et le marxisme sur l'idée de l'homme, une contribution qui aurait mérité de prendre place dès sa rédaction, en 1947, à côté de L'existentialisme est un humanisme de Sartre, la Lettre sur l'humanisme de Heidegger et Existentialisme ou marxisme ? de Lukacs.
    Ce volume - un des très rares livres conçus par Patocka lui-même en tant que tels - porte l'empreinte des circonstances dramatiques dans lesquelles il a vu le jour : esquissé à l'ombre portée de la guerre à peine finie et des changements politiques alors imminents à l'Est, il s'inscrit dans le feu d'une polémique déclenchée par la publication du testament philosophique d'Emanuel Radl, principal élève du grand humaniste que fut T.
    G. Masaryk. Le texte sera ensuite élargi, dans le prolongement du cours de 1947 sur Socrate, à un dialogue avec Scheler, Husserl, Heidegger, Sartre et Jaspers, mais il devra attendre jusqu'en 1987 pour connaître une première édition et vingt ans encore avant de paraître enfin sous sa forme intégrale. Illustration et défense de la possibilité d'une "éthique réellement historique", le texte se lit aujourd'hui comme une étape essentielle sur le chemin qui conduit au "socratisme politique" du propre testament de Patocka.

  • Etre juif

    Benny Lévy

    Être Juif. Être, de manière radicalement singulière ; être, irrémissiblement rivé à son judaïsme comme le dit Emmanuel Lévinas, présent tout le long des lignes de ce texte. À partir de cette facticité juive, s'esquissent quelques propositions pour une pensée du Retour. Retour au Sinaï. Là précisément où le juif est rivé. La pensée du Retour requiert une critique de l'athéologie du juif moderne. Théologie du silende de Dieu après Auschwitz, critique de la théodicée, enfin recours à la notion de Mal absolu, voilà les points par où il faut passer de manière critique. En ce sens, ce livre s'adresse à tout homme pour autant qu'il est encore sensible à la question de l'origine du Mal. « nés [...] en 1945, nous procédions des épousailles des Lumières et de la Nuit. La Nuit ne s'opposait pas aux Lumières, elle les achevait : il fut jour, il fut nuit ; jour un. Le verset, à l'envers. Les lettres voletaient en désordre. Le prophète se lamentait : Nos pères ont failli, ils ne sont plus ; quant à nous, leurs fautes, nous les supportons. Nous, fils de l'inversion, nous ne nous lamentions pas. Nous n'avions plus à payer aucun billet. Tout avait été payé, et pour toujours. Le Siècle nous faisait un crédit illimité ; le Juif honteux pouvait être fier, sans frais : il n'était plus le Juif moderne, mais le Juif du Siècle. Nous ne remarquions même pas que nous étions en train de payer l'absence de lamentations. Le prix : l'obscurcissement du rapport du fils au père. Dans les Lumières, nous avions perdu la mère ; dans la Nuit : le père. Enfants adoptifs du Siècle, nous pouvions nous mêler à tous ses combats. Ils se révélèrent douteux, qu'à cela ne tienne : nous pouvions nous retourner contre le Siècle, en véritables enfants. Contre le Siècle de la barbarie s'élevaient alors l'humanité et ses droits. »

  • Par la fenêtre nous prenons des nouvelles du monde. Mais ouvrir une fenêtre, c'est non seulement s'ouvrir au monde, y plonger par le regard, c'est aussi le faire entrer, élargir notre propre horizon. Jadis, la fenêtre, via la peinture, a dessiné les territoires du monde, métamorphosant dans son cadre le pays en paysage. On a cependant négligé que cette fenêtre qui ouvre sur l'extérieur trace aussi la limite de notre propre territoire, qu'elle dessine le cadre d'un « chez soi ». La fenêtre qui ouvre sur le monde ferme notre monde, notre intérieur. Moi et le monde - ils se croisent à la fenêtre. « Qu'est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants », répondait Pascal. Se pencher sur la fenêtre, ce sera réfléchir sur ce bord où viennent se rencontrer le plus lointain et le plus proche, et sur le fait que la fenêtre oblige peut-être à concevoir que le Moi et le Monde ne peuvent que se penser ensemble - jusqu'à ce point : et si la subjectivité moderne était structurée comme une fenêtre ? C'est ici, tout de suite, qu'il faut préciser : pas n'importe laquelle : la fenêtre née à la Renaissance. Et là encore, pas n'importe laquelle : la fenêtre de la peinture, la fenêtre du tableau, exactement, celle inventée par Alberti. Voilà l'hypothèse, elle donne le fil de l'histoire. En grand hommage à l'idiot chinois de la fable qui, quand le maître montre du doigt la lune, regarde le doigt, j'invite donc ici à regarder la fenêtre. Invitation à détourner notre regard fasciné de spectateur du spectacle vers l'objet qui ferme et ouvre notre regard - la fenêtre

  • Dans Clartés de tout, Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, deux psychanalystes, interrogent Jean-Claude Milner sur son parcours et sur la place que Jacques Lacan y a tenue.En répondant à leurs questions, Jean-Claude Milner a été amené à réexaminer ses propres positions sur la linguistique et sur la science moderne, sur sa théorie des noms et en particulier du nom juif, sur la transformation des relations entre capitalisme et bourgeoisie, sur la Révolution et sur la politique.Il est apparu que le nom de Lacan était mentionné à chaque étape. Jean-Claude Milner a eu ainsi l'occasion de mieux préciser sa dette: Lacan, selon lui, doit fonctionner comme un opérateur de clarté, non d'obscurité.Le projet de livre surgit en cours de route. Pour qu'il soit mené à bien, les questions et les réponses devaient être ajustées et ajointées. Clartés de tout est le résultat de ce travail.

  • Par-delà les cinquante-cinq ans qui nous séparent de sa disparition, Merleau-Ponty s'adresse à ses nouveaux lecteurs comme à des contemporains qui ont à coeur de maintenir la parole vivante de ce philosophe du vécu.

    Réciprocité de l'échange aux cours de ces entretiens essentiellement menés par Georges Charbonnier.

    Une pensée qui épouse notre temps avec d'autres pensées et d'autres épousailles faisant époque.

    Cet ensemble se présente comme une introduction à la pensée de Maurice Merleau- Ponty, ce philosophe du vécu. Les thèmes abordés : la phénoménologie, la philosophie et les rapports avec autrui, la littérature et l'art, la psychanalyse, la politique...

  • Si le Dieu de la Bible ne peut être défini au moyen de prédications et d'attributions logiques, le discours philosophique peut-il supporter le nom de Dieu ? Si le premier mot du sensé est biblique, faut-il dire que le dernier mot est grec? Comment comprendre alors que le premier mot fasse retour à l'époque de la "fin de la philosophie" ? Au coeur de cette interrogation : l'entente de la Parole de Dieu dans le Visage, selon Emmanuel Lévinas.
    Si le Visage d'autrui se donne à l'intelligibilité phénoménologique, la visitation même du Visage implique l'intelligibilité éthique " de ce qui n'est pas de ce monde ". Plus encore : elle commande la sainteté. Sainteté que dit le paradigme du " Visage continu "d'Adam. La philosophie " positive " de Lévinas s'entend, ici, comme appartenant à la grande pensée du Retour où se sont essayés les juifs européens, "entre l'hitlérisme incessamment pressenti et l'hitlérisme se refusant à tout oubli".

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